Le temps en marche
Le roman se charge, avec sérieux et gravité, de faire dériver le temps réel vers le temps de la fiction.
La lecture est entièrement un acte de présent, avec un début et une fin, le roman décline quant à lui des espaces temporels multiples, et multipliés. L'assimilation du lecteur au personnage, ou à un "anti-personnage", le projette dans ce temps dérivé, détourné qui n'a pourtant aucune réalité en soi. Mais le temps de notre réalité, existe-t-il ?
Les correspondances révélées entre les différents moments d'une vie éclairent une nouvelle expérience d'un moi enfin uni, dans le recul de la lecture. Mais qu'en est-il de l'avenir ? Le roman débute dans le passé, finit dans le passé, les personnages observent leur vie, le lecteur achève sa lecture, les mots disparaissent, le monde revient à nous, brutalement, seul.
Les romans qui enfin nous rappellent que le monde existe ne s'efforcent-ils pas de nous ouvrir la fenêtre sur une infinité de possibles ? Cette obsession à décrire les objets, à générer un cubisme littéraire, à donner plus de place à l'inanimé qu'à l'homme, permet de lire sous la menace du monde qui nous entoure. Le roman n'est pas une porte vers l'évasion mais bel et bien un objet, un tas de feuilles reliées, tout comme une tasse de café ou un lit.
Mais ce roman-là ne nous livre que du vide, vide angoissant dans la vie, vide inutile et rebuttant dans le livre. Car ce vide est certes un signe de réalité, voire la réalité, que n'ont jamais été les autres romans, mais à nouveau, il se confronte à l'absence d'horizon. L'avenir n'est pas là. Le suspens ne suggère qu'un retour au point de départ. La Modification ne s'opère pas. C'est toujours l'écriture en train de se faire, un éternel présent fermé autour de son art, qui répond à toutes ses exigences propres mais se tait dès qu'il s'agit d'avancer, de larguer les amarres.
La multitude de points d'ancrage d'un roman -la position d'un personnage, d'une ville, d'une heure de la journée- est ce qui frappe le plus dans la lecture. Inconsciemment, nous jugeons toujours d'un instant fixé, en fonction d'autres instants, si une pause survient dans le récit, nous ne la jugeons telle que par comparaison avec l'ensemble du texte. Le personnage quant à lui, n'existe que dans son projet répété sans cesse. Quelle importance a donc le portrait d'un personnage ? Artifice romanesque souvent trop romanesque justement, il s'efface assez vite, le personnage, l'homme en général, ne peut se définir qu'à sa mort, sa vie arrêtée, il peut être cerné. Mais encore, il serait bien maladroit d'affirmer qu'on peut connaître un homme qu'une fois qu'il est mort, parce que c'est bien cela faire le portrait d'un homme, le connaître. Autrement dit, cette connaissance s'arrêterait aux seules actions sans les pensées confuses et si nombreuses ! Quelle erreur. Bref... En fait, la seule grande fidélité du roman à la réalité consisterait en la généralisation de ce suspens dans l'intrigue, plutôt qu'en sa répétition. L'attente, n'est-ce pas la seule vérité possible, la seule connaissance qu'on puisse avoir de soi, et d'un personnage ? L'attente, n'est-ce pas la "certitude de l'événement" à venir ? L'attente, n'est-ce pas finalement, la réalisation elle-même de l'événement ? L'attente, n'est-ce pas la chair du roman, de l'écriture comme de la lecture ?
L'attente est peut-être aussi ce qui gouverne la poésie. La satisfaction de la seule attente, et non pas de ce qui y met fin, est une grande révélation de la beauté : la beauté, c'est la présence, toujours, d'absolument tout. L'attente, elle, est éternelle. Après tout, rien ne se passe dans un poème, rien ne passe même, tout est là, juste là, simplement.
N'importe quel poème au hasard :
L'hiver, nous irons dans un petit wagon rose
Avec des coussins bleus.
Nous serons bien. Un nid de baisers fous repos
Dans chaque coin moelleux.
Avec des coussins bleus.
Nous serons bien. Un nid de baisers fous repos
Dans chaque coin moelleux.
Première strophe de "Rêvé pour l'hiver" de Rimbaud.
LE FRONT COUVERT
Le battement de l'horloge comme une arme brisée
La cheminée émue où se pâme la cime
D'un arbre dernier éclairé
L'habituel vase clos des désastres
Des mauvais rêves
Je fais corps avec eux
Les deux premières strophes du poème "LE FRONT COUVERT" de Paul Eluard.
Etc, etc. Mais la poésie, c'est pour une autre fois.
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